Burn out chez les enseignants : pathologie de surcharge ou pathologie du sens ?

Publié le 11 Février 2014

A l’heure où les médias découvrent l’ampleur de la situation du burn out en France et suite à l’enquête d’un cabinet spécialisé en prévention du stress et des RPS, on se questionne sur les « cases » dans lesquelles ranger le burn out : maladie professionnelle ? état dépressif majeur déguisé ? Pathologie de surcharge ?

Catégoriser un phénomène ne permet bien sûr pas d’en réduire ni l’ampleur ni les conséquences néfastes, néanmoins cela présente l’avantage d’avoir une meilleure compréhension et de poser les bases d’une réflexion à propos de ce dernier.

Si l’est évident pour les professionnels du secteur que ce syndrome doit être reconnu comme une maladie professionnelle, classer ce dernier dans une catégorie plutôt que dans une autre semble plus complexe. En effet, on parle aujourd’hui du burn out comme d’une pathologie de surcharge, nom déjà utilisé pour y catégoriser plusieurs problématiques relatives à la santé physique ou mentale. On connaît les pathologies de surcharge du fonctionnement psychologique (troubles de la concentration, anxiété, névrose traumatique), organique (TMS, Karoshi au Japon) et pulsionnel (sabotage, suicide, banalisation du mal).

Burn out : pathologie de surcharge psychologique ?

Le burn out serait ainsi une pathologie de surcharge psychologique dans la mesure où selon Freudenberger, il s’agirait « d’un état causé par l’utilisation excessive de son énergie, de ses ressources, qui provoque un sentiment d’avoir échoué́, d’être épuisé́ ou encore d’être extenué́ ».

Or, lorsque l’on observe le cocktail des facteurs de risques organisationnels qui précipite le burn out (Maslach), il s’agit des six facteurs suivant : la surcharge de travail, le manque de contrôle, l’insuffisance des rétributions, l’effondrement du sentiment collectif, les manquements à la justice et les conflits de valeurs.

Si l’on regarde de près ces six facteurs, on constate qu’ils partagent une caractéristique commune : la précipitation de la perte de sens au travail. Ainsi l’utilisation excessive de son énergie et de ses ressources serait effectivement présente mais aurait un rôle, une fonction : maintenir le sens de ce qui est réalisé en situation de travail malgré les dégradations de la signification de ce qui est produit et l’absence de partage de la direction dans laquelle cela mène le salarié (la double définition du sens comme signification et comme direction). Il apparaitrait donc que le burn out est certes une pathologie de surcharge mais une surcharge due à un besoin de restauration du sens du travail.

L'exemple des professeurs des écoles

Afin d’illustrer ce propos, regardons de plus près ce qui peut se jouer pour un type de professionnel au regard des six facteurs de Maslach : un professeur des écoles. Comme l’explique Levy Leboyer, les choix vocationnels des individus répondent à certaines influences extérieures à l’individu mais aussi à ses caractéristiques de personnalité, c’est pourquoi on retrouve majoritairement dans une profession des individus qui partagent des caractéristiques de personnalité et de valeurs similaires. Si nous prenons le cas d’un professeur des écoles, les dimensions de transmission, de développement d’autrui, d’accompagnement, de curiosité intellectuelle et de soutien font en général intégralement partie des éléments qui font sens pour lui dans la mesure où il se reconnait et se définit par/dans ces derniers.

Facteurs de risques et impacts sur le sens du travail

Or depuis quelques années durant lesquelles les politiques de l’éducation ont changé d’orientation après chaque élection présidentielle, certains ont vu le nombre d’élèves par classe augmenter et se sont retrouvés devant la nécessité de s’adapter à ces modifications régulières de règles d’enseignement, créant ainsi une charge de travail additionnelle.

Par ailleurs, certains se sont sentis tributaires de décisions pour lesquelles ils n’ont que peu voir pas été sollicités ou entendus (les méthodes de lecture et d’évaluation par exemple), ce qui a pu générer un sentiment de perte de contrôle sur leur quotidien professionnel.

Les rétributions symboliques et financières paraissent également limitées : le salaire des enseignants n’augmente que très peu et selon des évaluations parfois décriées et, en parallèle, ils sont aujourd’hui perçus par les salariés du privé comme des « privilégiés » en raison de leur statut, le caractère « noble » du métier disparaissant peu à peu derrière un sentiment de manque de reconnaissance de ses réalités.

Les collectifs de travail paraissent également s’étioler doucement, certes l’esprit de corps de la profession demeure important mais l’évaluation individuelle, le jeu des mutations et la surcharge de travail viennent entraver la pérennité des collectifs institués, fonctionnels et soutenants.

Les manquements à la justice revêtent des formes différentes : de la justesse de l’évaluation faite par l’inspecteur au sentiment d’une justice procédurale amoindrie par le caractère purement formel des consultations qui sont proposées aux enseignements (des avis sollicités mais peu écoutés), les manquements à la justice qu’elle soit procédurale, informationnelle ou distributive s’additionnent.

Enfin, les conflits éthiques semblent centraux dans un métier qui correspond à un « idéal type » répondant aux valeurs énoncées précédemment : comment transmettre, soutenir, développer lorsque la misère sociale, les violences, la fréquence des évaluations, le manque de temps et de moyens viennent à l’encontre même de ce qui fait sens pour le professeur des écoles.

La surconsommation d'énergie physique et psychique pour rétablir le sens du travail

A regarder de plus près, les six facteurs précipitants du burn out peuvent être présents pour les professeurs des écoles. Ces six facteurs viennent s’entrechoquer avec le besoin de trouver un sens qui permet à l’individu d’être en cohérence avec lui même dans l’exercice de sa profession. Cette situation devenant rapidement douloureuse pour lui, il va mobiliser ses ressources internes et externes pour rétablir le sens de son métier. Il va produire de plus en plus d’efforts pour aller à l’ encontre de ce qui consume le sens de ce qu’il fait mais le système dans lequel il s’efforce de s’adapter semble trop complexe et « lourd » à faire évoluer rapidement. C’est là que nait l’épuisement, lorsqu’il essaie de se suradapter pour conserver la signification de ce qu’il fait au quotidien et la direction dans laquelle l’entraine son métier. L’exemple du professeur des écoles est une illustration mais il pourrait être tout aussi adapté à d’autres professions : aide soignant, médecin, chefs d’entreprises, cadres, agriculteurs…

Oui, le burn out est une pathologie de surcharge psychologique, mais c’est une pathologie de surcharge par quête de sens.

Burn out chez les enseignants : pathologie de surcharge ?

Burn out chez les enseignants : pathologie de surcharge ?

Rédigé par Adrien CHIGNARD

Publié dans #Burn out

Commenter cet article