Burn out et sens du travail : le travail morcelé

Publié le 11 Février 2014

Nombreux sont les salariés et sans distinction de statut, qui déplorent la compression des temps dans leur travail comme le volume des sollicitations intempestives. L’exemple est celui des sculptures réalisées avec des carcasses de voitures : comment reconnaître la voiture lorsque ses morceaux ont été désarticulés puis comprimés ? Comment retrouver la signification originelle de ce qu’était l’objet initial auquel on a fait vivre de si profondes modifications structurelles ?

Lorsque les organisations du travail du type Lean ont été mises en place, on a commencé par solliciter les salariés pour détecter les temps morts, pensant par là que ces temps étaient des temps perdus. Au fur et à mesure la consultation s’est faite plus parcimonieuse et on a mesuré les temps d’exercice de l’activité en opposition aux temps d’attente ou de repos. Ces temps non productifs a priori étaient malgré tout des temps de récupération de sa force de travail et des temps durant lesquels il était possible de prendre de la hauteur, de réfléchir, de raisonner ou encore de nouer des relations avec ses pairs. La compression des temps d’efforts a produit les effets que l’on pouvait imaginer : usure, TMS, fatigue accrue…

En parallèle de l’intensification du travail par la suppression progressive des temps de récupération, les usages ont petit à petit changé dans les entreprises. Les open spaces ont été mis en place et on a eu recours aux NTIC qui ont accéléré l’immédiateté perçue des échanges professionnels : SMS, mails, IM… Ces nouvelles technologies ont, de par leur usage et non de par leur nature, commencé à dégrader un peu la qualité de vie des usagers : la frontière entre vie privée et vie professionnelle s’est obscurcie en consultant ses mails le soir, en travaillant le dimanche pour prendre de l’avance sur sa semaine ou toute autre activité phagocytant un peu plus l’espace intime. Non seulement les deux phénomènes se sont amplifiés en parallèle, concourant au même résultat : moins de temps de récupération ; mais la virtualisation des modes de communication au travail a eu d’autres effets.

La charge mentale, c’est à dire le volume de sollicitations cognitives traitées par un salarié a considérablement évolué. Il est possible aujourd’hui d’être sollicité par mail, SMS, à toute heure du jour et de la nuit avec parfois des réponses attendues le plus rapidement possible. Par ailleurs, les opens spaces ont diminué les facultés à mobiliser de manière durable sa concentration de par les perturbations sonores environnantes : comment se concentrer sur un travail lorsque vos collègues discutent à côté. En outre, l’open space altère la passation de messages tels que « ne pas déranger » dans la mesure où installer une porte virtuelle n’est pas possible autour de son bureau. Il est alors possible d’être dérangé toutes les dix minutes voire plus dans son travail. Cela signifie que non seulement les temps de pauses et de récupération sont réduits et altérés mais qu’en outre les temps de travail sont intellectuellement plus « sollicitants », pas nécessairement par une nature plus complexe de la tâche mais par la fréquence des éléments qui viennent perturber le raisonnement permettant d’aboutir à un résultat.

L’objection parfois formulée autour du fait que le Lean ne concernerait que les travaux industriels est un leurre : pour réaliser le « cubage » de la charge de travail, plusieurs grandes entreprises françaises s’inspirent d’un raisonnement Lean qui ne dit pas son nom mais dont les postulats sont similaires : on évalue la charge de travail prescrite et non la charge réelle, ce qui a pour conséquence d’intensifier le travail réel du salarié et donc de réduire ses temps de récupération. La fatigue accumulée générant rarement du repos, l’esprit et le corps s’usent et traitent alors moins bien les informations, ce qui provoque encore plus d’usure. Le cercle vicieux est installé et la signification du travail pour le salarié écorchée : que reste t il comme sens à un travail dont les tâches sont tellement morcelées qu’elles sont méconnaissables ?

Une des conséquences de ce morcellement et de cette intensification du travail est la qualité empêchée chère aux penseurs de la clinique de l’activité. Concrètement, les salariés devant faire face à une intensification quelles qu’en soient les causes (réorganisation, licenciement d’un collègue…), sont devant un conflit difficile à résoudre : faire autant voire mieux avec moins de ressources. Dès lors ils se retrouvent devant un nombre de choix limité : dégrader la qualité de leur travail pour faire face aux objectifs et aux délais ou bien négliger les prescriptions de l’organisation du travail pour faire leur travail avec le niveau de qualité qui leur semble conforme à leurs exigences. Cependant, ne pas respecter les attentes de l’organisation présente un risque pour les salariés et ce risque est d’autant plus difficile à assumer en période de crise : celui de perdre son emploi car on n’a pas été conforme aux exigences, fussent-elles peu adaptées. Le seul choix acceptable à qui veut conserver son emploi revient donc à dégrader volontairement son travail pour répondre à des injonctions à respecter des règles que l’on perçoit illégitimes car peu cohérentes (faire plus vite sans ressource additionnelle ou faire autant avec moins de ressources). Or comme expliqué précédemment, le travail n’est pas uniquement un endroit où l’on va chercher un salaire mais aussi un lieu de socialisation et d’affirmation de son identité. L’identité se construisant notamment en rapport à ce que l’on fait, si on dégrade ce que l’on fait on dégrade aussi l’image que l’on a de soi en tant qu’être humain. Le sens direction et le sens signification sont là encore écorchés chez le salarié qui se voit dans la nécessité d’adhérer à une règle dont il sait qu’elle va le dégrader dans sa perception de lui même.

Burn out et contraction des temps de récupération

Burn out et contraction des temps de récupération

Rédigé par Adrien CHIGNARD

Publié dans #Burn out

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