Burn out : les médecins du travail ont l’impression d’être un « service après-vente »

Publié le 20 Février 2014

Publié à cette adresse sur Rue89

Après l’enquête d’un cabinet spécialisé en prévention du stress et des risques psychosociaux (RPS), on se questionne sur les « cases » dans lesquelles ranger le burn out : maladie professionnelle ? Etat dépressif majeur déguisé ? Pathologie de surcharge ?

Si il est évident pour les professionnels du secteur que ce syndrome doit être reconnu comme une maladie professionnelle, classer ce dernier dans une catégorie plutôt que dans une autre semble plus complexe.

En effet, on parle aujourd’hui du burn out comme d’une « pathologie de surcharge », nom déjà utilisé pour catégoriser plusieurs problématiques relatives à la santé physique ou mentale :

  • les pathologies de surcharge du fonctionnement psychologique (troubles de la concentration, anxiété, névrose traumatique),
  • organique (TMS, Karoshi au Japon)
  • et pulsionnel (sabotage, suicide, banalisation du mal).

Le burn out serait ainsi une pathologie de surcharge psychologique dans la mesure où selon Freudenberger, il s’agirait « d’un état causé par l’utilisation excessive de son énergie, de ses ressources, qui provoque un sentiment d’avoir échoué, d’être épuisée ou encore d’être exténué ».

La perte de sens au travail

Or, lorsque l’on observe le cocktail des facteurs de risques organisationnels qui précipitent le burn out (Maslach), il s’agit des six facteurs suivant :

  • la surcharge de travail ;
  • le manque de contrôle ;
  • l’insuffisance des rétributions ;
  • l’effondrement du sentiment collectif ;
  • les manquements à la justice et les conflits de valeurs.

Si l’on regarde de près ces six facteurs, on constate qu’ils partagent une caractéristique commune : la précipitation de la perte de sens au travail.

Ainsi, l’utilisation excessive de son énergie et de ses ressources serait effectivement présente mais aurait un rôle, une fonction : maintenir le sens de ce qui est réalisé en situation de travail, malgré les dégradations de la signification de ce qui est produit et l’absence de partage de la direction dans laquelle cela mène le salarié (la double définition du sens comme signification et comme direction).

Il apparaitrait donc que le burn out est certes une pathologie de surcharge mais une surcharge due à un besoin de restauration du sens du travail.

« Plus de temps morts, on enchaîne »

Afin d’illustrer ce propos, regardons de plus près ce qui peut se jouer pour un médecin du travail en entreprise au regard des six facteurs de Maslach.

Comme l’explique le professeur Levy Leboyer, les choix vocationnels des individus répondent à certaines influences extérieures à l’individu, mais aussi à ses caractéristiques de personnalité. C’est pourquoi on retrouve majoritairement dans une profession des individus qui partagent des caractéristiques de personnalité et de valeurs similaires.

Pour un médecin du travail, les dimensions de soin apporté à autrui, de bienveillance, de protection des salariés dans leur santé physique et mentale mais aussi de régulateur du stress et des conflits au travail font en général partie des éléments qui font sens pour lui, dans la mesure où il se reconnait et se définit par/dans ces derniers.

Or, depuis quelques années les médecins du travail en entreprise sont confrontés à une hausse des sollicitations au quotidien. Il ne s’agit plus uniquement de réaliser les visites médicales annuelles et de répondre aux obligations de l’employeur. Il faut en plus accompagner l’entreprise dans la prévention des risques psychosociaux, participer aux études ergonomiques des postes, répondre aux sollicitations des salariés sur les questions de souffrance au travail et rendre des comptes très régulièrement sur son activité comme un cadre traditionnel.

Agnès [les prénoms ont été changés] l’explique avec une forte charge émotionnelle dans la voix :

« On est passés d’une activité médicale à une activité qui doit être objectivée et objectivable. Pour écouter, prévenir et prendre soin, il faut du temps. On n’a plus de temps morts, alors on enchaîne les rendez vous en mode quasi-automatique. On est habitués à la charge, mais quand elle nous oblige à dégrader la qualité de notre travail, ça devient problématique. »

« Avant, je savais à quoi m’attendre le matin »

Le manque de contrôle sur l’activité est en lien avec la hausse de la charge de travail. Avec la crise économique, l’intensification des rythmes de travail et des problématiques relatives aux risques psychosociaux, le médecin du travail en entreprise est parfois sur-sollicité, sans pouvoir prévoir ce que sera sa journée.

Dans les entreprises qui vivent des réorganisations ou des réductions d’effectifs, le volume de rendez-vous hors visite médicale traditionnelle explose et perturbe profondément les emplois du temps :

« Avant je savais à quoi m’attendre quand j’arrivais le matin. Depuis l’annonce de la réorganisation, j’ai au moins une à deux heures de rendez vous en plus par jour car les salariés sont inquiets et certains se retrouvent dans des situations d’anxiété très fortes. Pour travailler sur des sujets de fond, je ne contrôle plus mon planning, c’est lui qui me contrôle et c’est le monde à l’envers »

La reconnaissance du médecin du travail en entreprise est elle aussi sujette à questionnement. Fonction de l’ombre, il n’est souvent sollicité que lorsque ça dysfonctionne. Tout comme les services maintenance dans l’industrie, on considère que si tout va bien, il n’y est pour rien mais, quand la machine s’enraye, qu’il n’a pas fait son travail.

Souvent seul à disposer de sa compétence, il n’a pas accès à la reconnaissance qui fait le plus de sens pour le salarié : le jugement de beauté par les pairs. Agnès en témoigne :

« Qui peut reconnaître mon travail dans ma boîte ? On ne sait pas ce que je fais et je n’ai pas de collègue médecin pour partager sur mes entretiens. J’ai parfois l’impression d’être un service après-vente : on vient se délester de sa colère mais quand je résous des problèmes on considère qu’on n’a pas à me dire merci, que c’est mon boulot. »

« C’est mal vu de discuter avec le médecin »

Le soutien des collègues passe par la constitution d’un collectif de travail. Or les collectifs de travail se construisent avant tout par le partage d’un même métier. Seul à disposer de sa compétence dans la majorité des entreprises qui disposent d’un médecin salarié, le médecin est difficilement assimilable aux autres fonctions même « support » (RH, qualité, contrôle de gestion…).

Certes sa profession dispose encore d’un « esprit de corps » mais celui-ci existe surtout à l’extérieur de l’entreprise et pas au cœur de celle-ci, et donc pas au quotidien.

Par ailleurs, l’individualisation au travail via l’évaluation individuelle de la performance ne facilite pas l’émergence ou la pérennité de collectifs de travail forts comme l’explique Nicolas :

« Je suis tout seul. J’ai des collègues mais personne qui peut m’aider concrètement en cas de difficulté avec mon métier. J’ai même connu une boîte où c’était mal vu de discuter avec le médecin à la pause, on passait pour un faible. »

Chez le médecin du travail salarié, le sentiment d’injustice est parfois polymorphe. Au delà du sentiment d’injustice généré par le manque de reconnaissance, c’est l’injustice dite procédurale qui est la plus importante (on sait aujourd’hui que c’est la forme d’injustice qui fait le plus « mal » à la santé) comme le dit Catherine :

« On m’explique que je dois être évaluée sur mes performances comme un cadre lambda, je trouve ça injuste de vouloir m’évaluer sur mes résultats alors que je reçois chaque jour des gens en souffrance hors visite annuelle et que ça n’est pas comptabilisé dans mes objectifs.

Je dois faire quoi ? Dire non si ça sort de mes objectifs, refuser d’aider pour avoir mon bonus ? Ça n’a pas de sens ! »

Le dernier facteur de Maslach est certainement le plus délétère pour la santé : le conflit de valeurs.

On ne devient pas médecin du travail par hasard, la cohérence entre son activité et ses valeurs est primordiale. Comme en témoigne Agnès :

« Ce qui m’empêche de dormir et de me sentir sereine c’est quand on me demande d’approuver ce que je désapprouve, quand on me demande de dire que le passage en 3*8 n’aura que peu d’impacts sur la santé, quand on m’explique que si je fais des vagues on risque de sacrifier des emplois. Ça m’amène à me demander pourquoi je fais ce métier. Comme si mes avis pouvaient détruire l’emploi. »

Comment soutenir sans être soutenu ?

A regarder de plus près, les six facteurs accélérateurs du burn out peuvent être présents pour les médecins du travail salariés. Ces six facteurs viennent s’entrechoquer avec le besoin de trouver un sens qui permet à l’individu d’être en cohérence avec lui même dans l’exercice de sa profession.

Cette situation devenant rapidement douloureuse pour lui, il va mobiliser ses ressources internes et externes pour rétablir le sens de son métier. Il va produire de plus en plus d’efforts pour aller à l’ encontre de ce qui consume le sens de ce qu’il fait mais le « système » dans lequel il s’efforce de s’adapter semble trop complexe et à faire évoluer rapidement et trop éloigné de ses préoccupations pour en prendre acte.

C’est là que naît l’épuisement, lorsqu’il essaie de se sur-adapter pour conserver la signification de ce qu’il fait au quotidien et la direction dans laquelle l’entraîne son métier : comment soutenir sans avoir le temps suffisant pour écouter ? Comment entretenir sa motivation avec peu de reconnaissance ? Comment soutenir sans se sentir soutenu ? Comment conserver la bonne posture quand on est soi même dans une situation délicate ? Comment trouver du sens dans son travail quand son contenu ne résonne plus avec ses propres valeurs ?

L’exemple du médecin du travail est une illustration mais il pourrait être tout aussi adapté à d’autres professions : aide soignant, enseignant, chefs d’entreprises, cadres, agriculteurs… Oui, le burn out est une pathologie de surcharge psychologique, mais c’est une pathologie de surcharge par quête de sens.

Rédigé par Adrien CHIGNARD

Publié dans #Burn out

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